Le blog quotidien superfétatoire et sporadique de
Silvano Mangana. Maison de confiance depuis 2007.

samedi 27 février 2010

Le Monsieur du "Coming Out"

A Paris, je ne mets pas un pied dans ces lieux délimités, cette sorte de réserve où vivent les gays en tribu aux rites bien établis, où, passés vingt-neuf ans et onze mois, si l'on ne possède pas un sens de l'humour et un optimisme à toute épreuve comme, heureusement, c'est mon cas, on apparait comme un vieillard, le seul avantage étant qu'on n'est plus à la merci des prédateurs de toute espèce.
A Rome, l'autre soir, j'entrai au "Coming Out" parce que, logé à quelques encablures du Colosseo (Colisée), j'éprouvai avant de rejoindre mon hôtel, l'envie d'une dernière "grappa" pour parachever l'ivresse que me procurent immanquablement mes déambulations dans la "ville éternelle".
Là, nul ne me dévisageait, ne me toisait, comme c'est trop souvent le cas dans ce marais où pataugent mes congénères parisiens avec un seul but la plupart du temps : baiser.
Le barman, à peine "folle", ne se départissait pas d'un large sourire malgré l'afflux des commandes de cocktails variés ; à peine prenait-il le temps de s'éponger le front et reprenait aussitôt son activité, agitant frénétiquement son "shaker".
Il finissait pour moi une bouteille, me lançant un "è un regalo !" (c'est un cadeau) avec cet enthousiasme de ceux qui veulent faire plaisir.
Ainsi, je me vis servir une seconde dose, plus conséquente, dès que j'eus fini de savourer la première.
Je rêvassais, observant les allées et venues toutes en mélanges : ragazzi un peu voyous, follasses en victimes de la mode, touristes égarés mais ravis.

A côté de moi une tablée de français qui dissertaient sur Chostakovitch quand, dans le marécage, chez nous, on entend plus souvent causer de Mylène Farmer ou autres produits sous-culturels de masses.
Peut-être venaient-ils d'assister au concert de l'immense Maurizio Pollini pour lequel je n'avais pu obtenir de place à l'Accademia Santa Cecilia, en concevant un dépit certain, cause, sans doute, de cette soudaine envie d'alcool fort destinée à pallier le manque de musique romantique (c'était, bien sûr, un récital Chopin).

Mon voisin de droite, un homme d'un âge avancé -c'est-à-dire plus vieux encore que moi- se sustentait d'un steak préparé sans doute à la florentine (on arrose la viande d'un filet d'huile d'olive, d'un peu de jus de citron, et on l'appelle "bistecca").
Après la première "grappa", je n'eus aucun mal à engager la conversation.
Mon convive crut d'abord que j'étais italien : ma longue fréquentation des partitions en tous genres et mon oreille musicale m'ont donné un accent italien qui fait illusion.
C'est en français que nous poursuivîmes, car le monsieur était un irlandais qui fut professeur de français.
Il me posa moult questions sur la condition homosexuelle, n'ayant vécu ses penchants qu'en souffrance tout au long d'une existence pendant laquelle il dut cacher ses véritables inclinations.
Marié, père de trois enfants, divorcé et assumant enfin au crépuscule de sa vie (quand il y a fort peu de chances de rencontrer enfin l'objet de son désir véritable), il me confia que chaque fois qu'il fit l'amour à sa femme, ce furent des images de garçons qui lui vinrent à l'esprit et lui permirent d'accomplir le "devoir conjugal" !
Je lui racontai qu'en ce qui me concerne, dans mon Sud natal, en une époque de permissivité totale d'avant SIDA, je n'avais eu aucun mal à m'assumer et avais connu des amours achevées avec des garçons plutôt enclins à partager le lit de leurs copines mais curieux et amicaux.
Ces confidences eurent pour effet de l'intriguer et de le laisser à la limite de l'émerveillement.
Avant de prendre congé, il me dit que j'étais beau d'un charme hors-âge (et non "hors d'âge, n'est-ce-pas ?).
Après son départ, je pensais à tous ces garçons, ces hommes mûrs, qui vivent leur état en souffrance, sans jamais en être joyeux.
Je me dis que certains parcourent sans doute ce "blog", vieillards de plus de trente ans ou adolescents isolés quelque part en pays d'intolérances.
C'est à eux que je dédie ces billets et images passés et à venir.
"Sissou"/Gay Cultes


 Toujours,
la Musique
t'aidera !

3 commentaires:

Flav. a dit…

Merci.

Kynseker a dit…

Très beau billet. Le même talent dans le choix des mots que dans le choix des images.

Le coming, à Rome, c'est fréquentable uniquement en période creuse. L'été, l'ambiance change à cause de la trop grande présence de touristes. Et il faut croire que les températures clémentes augmentent sensiblement l'envie de baiser, à n'importe quel prix.

Pollini dans Chopin, ou ailleurs, je ne suis pas un inconditionnel. Plutôt Pires dans les nocturnes ou Argerich pour le reste.

Bon weekend !

Sissou/Gay Cultes a dit…

@Kynseker : je n'irai donc pas au "Coming" lors de mon prochain séjour...
Pollini et Argerich, ça se discute.
Ecoutez-donc les Kreisleriana par le premier.
Pires,je ne l'ai pas écoutée depuis longtemps.

@Flav. ;-)